
Les premiers rayons du
soleil s’attardèrent sur la cité de Brume. Ils effleurèrent
la pierre froide des murailles , sans parvenir à les réchauffer ;
entamèrent une danse dorée avec les feuilles des arbres ;
caressèrent avec douceur la peau des bêtes parquées dans les enclos
, les tirant du sommeil ; plongèrent au-delà des lourds rideaux qui
tentaient vainement de les combattre, aveuglant les occupants des
pièces dans leur repos, les enveloppant dans une chaude étreinte ;
et s’élevèrent dans le ciel , tirant le bourg de
l’obscurité dans lequel il avait était plongé lors de leur
habituel voyage par delà les mers. Ils finirent leur course dans
les eaux du port , saluant le Soleil qui se tenait en personne à
l’horizon et illuminait sous son disque nacré les eaux
d’une lumière à la fois blanche, rosée et orangée, en
allumant des reflets dorés sur les quais. Les docks ne dormaient
jamais : ici , de nuit comme de jour , les bateaux venaient et
repartaient , les marins s’affairaient à réparer
amoureusement voiles, cordages, coques et poutres, les pêcheurs
débarquaient le fruit de leur travail , les mouettes piaillaient et
volaient bas, dans l’espoir de récupérer quelques poissons
frais. Les matelots bavardaient gaiement , et de temps à autre, un
ordre, un appel claquait par-dessus le brouhaha. Parfois, la vue
d’un fin navire , équilibré et gracieux au large déchaînait
les imaginations. Dans les tavernes près des quais, chacun allait
de son avis sur le vaisseau pirate. Il était rare que ceux que
l’on appelait les Seigneurs des Flots fassent escale au port.
On admirait le bâtiment , véritable fils de la mer dont la grâce,
la vitesse, la légèreté lui avaient taillé une réputation de
Chasseur. Tantôt , les pirates s’installaient à la taverne ,
buvaient jusque tard dans la nuit , et encore plus rarement ,
contaient les exploits des corsaires. Il était exceptionnel que
l’un d’eux évoquât leur Reine , dont le renom la
précédait dans n’importe quel lieu. Dans ces moments , ils
trouvaient toujours foule d’auditeurs , et pour les
malheureux qui n’avaient pû jouir des confidences des
forbans, il y avait toujours des hommes pour raconter à nouveau les
histoires qui nappaient les flibustiers. Chaque petit garçon avait
un jour rêvé de ces hommes venus de loin , surtout dans les
quartiers pauvres. Neath n’avait pas échappé à la règle : les
pirates lui avaient , pendant longtemps , enflammé
l’imagination. Cependant, la réalité avait prit le dessus :
il était le fils de Personne , un garçon sans avenir , sans un sou
, qui avait passé les seize dernières années à l’orphelinat,
à grelotter sous sa couverture les nuits d’hiver, à
travailler pour sa pitance. Il ne savait ni lire, ni écrire, ni
compter. Il vivait au jour le jour , depuis qu’on
l’avait congédié de l’hospice. Et ses pas
l’avaient tout naturellement conduit jusqu’au Port.
Neath avait toujours aimé la Mer. C’était si agréable de
fermer les yeux , en se laissant porter par le roulement de la
houle sur la grève ! Le vent mutin , venu du large , le berçait
d’une douce nostalgie, et il puisait un certain réconfort
dans l’étreinte du mistral. La vue des mouettes réveillait en
lui un désir qu’il n’arrivait pas à expliquer. Il
enchaînait donc les travaux , récoltant une paie minime, juste de
quoi se nourrir. Et à l’aube de ses dix-sept ans , les seuls
biens qu’il possédait étaient un poignard dont il prenait
grand soin - il lui avait coûté beaucoup de sueur et de privations
- ainsi qu’un pendentif où l’on avait délicatement
ciselé la lettre N, premier caractère de son prénom . Le bijou
avait trouvé sa place sous la chemise , à l’abri de la
convoitise d’autres personnes ; mais le petit poids autour du
cou , ou la froidure du métal le rendait omniprésent aux yeux de
Neath. Le jeune homme éprouvait à la fois de la joie et de la
tristesse à l’idée que quelqu’un ait fait gravé cela
pour lui. On avait pensé à lui . Depuis l’âge de sept ans ,
Neath s’était résolu au fait que personne ne viendrait jamais
le réclamer. Et huit ans plus tard, nul n’était venu le
détromper. Aussi, quand à l’heure du marché l’on
aperçut au large une rose des vents flottant sur le mât d’un
fin navire , le cœur de Neath se mit à palpiter. La dernière
fois qu’un bateau pirate avait accosté à Brume, il avait six
ans. Il n’en gardait aucun souvenir. Il se mêla à plusieurs
marins , qui bavardaient gaiement , en désignant le bâtiment qui
fendait l’eau. Dire que la journée qui s’annonçait lui
avait parut comme les autres : banale , fade , grise . Il
s’était levé aux aurores, avait quitté la cabane miteuse qui
lui servait de chambre pour aller se baigner dans la petite rivière
qui coulait non loin de là , s’était rasé les quelques poils
dorés qui poussaient sur sa mâchoire, avait noué ses cheveux blonds
en une tresse, avant de descendre au port en sifflotant une vieille
balade. Il avait ensuite rejoint Tassel , le pêcheur qui
l’avait engagé quelques jours plus tôt, était monté sur le
pont du petit navire, et avait déchargé le poisson du jour; avait
soigneusement vérifié l’état des filets ; avant d’aller
se restaurer à la taverne du coin , « les petits
matelots » . Roberta, la femme du tavernier , lui avait servit
une chope d’hydromel, du fromage de chèvre, et un morceau de
pain encore chaud. Le repas était délicieux , et son estomac
s’en était réjouit. Lorsqu’il avait quitté
l’auberge, il s’en était retourné auprès de Tassel ,
qui lui avait donné quelques pièces pour sa maigre bourse. Le
pêcheur lui avait ensuite tourné le dos pour s’occuper de son
étal . « Sois là demain à l’aube, mon garçon ! »
avait-il crié en le voyant s’éloigner. Pour quelques sous ,
Neath avait accepté de réparer les filets d’un chalutier. Le
soleil était haut lorsqu’il termina sa tâche, et sur la criée
, le poisson se vendait sous les cris des pêcheurs. Et puis, Il
était apparu. De sa vie , Neath n’avait jamais vu
d’aussi beau navire - et pourtant, Dieu seul savait combien
de bateaux avaient accosté à Brume au cours des seize dernières
années ! Un feu s’attisa dans le cœur du jeune homme,
alors que son corps frémissait. Le vaisseau ne serait pas là avant
la fin de l’après midi , mais alors qu’il taillait sa
route dans les lames , sa coque élancé et ses voiles blanches
gonflées par le vent se dessinaient déjà. En haut du mât , la
bannière des pirates flottait : la rose des vents ondulait sous les
bourrasques du mistral. Tout en mâchonnant une pomme, il avait
emboité le pas à trois matelots. Le plus âgée d’entre eux ,
aux mèches grises et à la démarche clopinante, lâcha d’une
voix rauque :
- Ah , la dernière qu’ils sont v’nus , c’était
y’a dix ans ! Et s’avez quoi ? Y’avait leur Reine
, avec eux ! Ouais , ajouta-t-il en croisant la stupeur peint sur
le visage de ses camarades, leur Reine ! J’étais là , et pi ,
leur bâteau quand il a accosté, hop! Elle est v’nu sur le
pont , elle a dit quelqu’chose aux autres, pi’ après ,
elle est retourné dans sa cabine. Ca a même pas duré le temps
d’un battement d’ailes de mouettes.
Le vieux marin sourit , révélant quelques dents manquantes. Il
répondit aux questions dont le pressait ses deux amis .
- Oué , pour ça , c’est une sacrée belle femme ! Elle portait
un tricorne , et pi’ , ses cheveux ils étaient blonds . Elle
les avait tressés, ils descendaient jusque là , indiqua-t-il en
situant un point au milieu de son dos.
- Et ses yeux ? Interrogea un des hommes.
- Ils ont accosté la nuit , alors , j’ai pas bien vu , mais
tout le monde sait qu’ils sont bleus !
- La nuit ?
- Ouais, y’a pas grand monde qui l’a vu, la Reine
! J’avais bu , pi’ je me promenais sur le port , quand
ils sont arrivés ! Après, y’a ses hommes qui sont descendus,
pi’ ils nous ont dit d’aller ailleurs ! Du coup ,
j’suis parti , et quand j’me suis r’tourné , les
pirates, ils surveillaient .
Neath avait déjà entendu l’histoire de la venue des Seigneurs
des Flots à Brume une bonne centaine de fois. Cependant, nul
n’avait jamais évoqué la Reine aux commandes de
l’équipage. Et bien qu’il connaissait la réponse , il
demanda :
- C’était la Vengeance ?
Le marin tourna la tête vers lui :
- Nan.
Le jeune homme haussa les épaules, sceptique : le batelier pouvait
avoir inventé l’histoire. N’importe quel homme savait
que la Reine des Pirates avait les cheveux blonds, le regard
couleur océan, et portait un tricorne. Son histoire était
inexplorablement lié à la Vengeance, son vaisseau ; et
qu’elle naviguât sans lui paraissait inconcevable. Le vieil
homme avait sans doute imaginé cette fable. Il serait sans doute
fort demandé à l’auberge , ce soir , et la bière coulerait à
flots pour lui . La vue du bateau avait simplement attisé les
chimères de son esprit, comme beaucoup d’autre genss, sans
doute. Oui - Neath fronça les sourcils - c’était cela, car il
était certain que l’aventure eût été connu bien avant si elle
avait été vraie. Pour sur , au coucher du soleil , d’autres
contes abracadabrants auraient fait leur apparition , et
coureraient sur les docks. Il prit congé des trois moussaillons ,
et regardant s’échouer le trognon du fruit , il croisa Seth,
avec qui il partageait ce que l’on pouvait difficilement
appeler son logis. Son compagnon paraissait visiblement excité. Ses
yeux bruns pétillaient, et il souriait largement. Neath ne pouvait
cacher qu’il se consumait de la même fièvre, du même
enthousiasme ,et ses lèvres esquivèrent un sourire.
- Alors, qu’en penses tu ? Demanda son ami en désignant de la
tête le port et la mer.
- J’en pense, répondit Neath, qu’il nous faudra être à
la taverne ce soir.

Voici pour le chapitre premier =)
Vos avis ?